Le monde de la pole dance vient de perdre l’une de ses pionnières.
Jamilla Deville est décédée en août 2026, à l’âge de 56 ans, des suites d’un cancer du sein. Pour les personnes qui ont découvert la pole récemment, son nom n’est peut-être pas immédiatement familier. Pourtant, il suffit d’entrer dans presque n’importe quel studio et d’écouter le nom de certaines figures pour comprendre que son héritage est encore partout.
Le Jamilla. Le Jade Split. Le Deville Split.
Mais réduire Jamilla Deville à quelques noms de tricks serait passer à côté de l’essentiel.
Performeuse, showgirl, athlète, professeure, juge, créatrice de contenus pédagogiques et pionnière de la structuration internationale de la discipline, elle appartient à cette première génération de femmes qui a contribué à transformer la pole des années 1990 et 2000 en une pratique mondiale.
Une véritable OG de la pole.
Et pour comprendre pourquoi Jamilla Deville est si importante, il faut revenir au moment où la pole dance moderne était encore en train de s’inventer.
Avant les studios : ne pas oublier d’où vient la pole
La pole dance moderne que nous pratiquons aujourd’hui doit énormément aux stripteaseuses, aux danseuses exotiques et aux performeuses de clubs qui, bien avant l’apparition des studios de pole, utilisaient déjà la barre comme support de danse, puis développaient des spins, des climbs, des transitions, des figures et du floorwork.
Ces racines ne constituent pas un détail embarrassant de l’histoire de la pole. Elles en font partie intégrante.
Dans les années 1990, certaines danseuses commencent progressivement à transmettre ces techniques en dehors des clubs. Au Canada, Fawnia Mondey fait partie des premières grandes figures de cette démocratisation et développe dès les années 1990 des cours ainsi que des supports pédagogiques destinés à apprendre la pole.
Puis arrive l'explosion australienne.
Au début des années 2000, l'Australie devient l'un des foyers majeurs du développement de la pole moderne. Bobbi's Pole Studio ouvre à Sydney en 2004. Sa fondatrice, Bobbi, vient elle-même du monde de l'exotic dance. Le studio mélange technique, sensualité, showgirl style, chorégraphie et nouvelles figures aériennes.
C'est dans cette scène australienne en pleine effervescence que Jamilla Deville va devenir l'une des figures les plus importantes de sa génération.
Qui était Jamilla Deville ?
Avant la pole, Jamilla possédait déjà une longue expérience du mouvement.
Elle avait pratiqué différentes formes de danse, mais aussi le trapèze, la corde lisse et les tissus aériens. Cette formation aérienne allait fortement influencer sa manière d'aborder la pole : placement du corps, compréhension des points d'appui, force, contrôle et lignes.
Elle commence la pole dance en 2000.
À cette époque, pas de milliers de tutoriels TikTok ou Instagram, pas de grandes plateformes de cours en ligne, pas de vocabulaire complètement harmonisé et encore très peu de studios spécialisés.
Une grande partie de la discipline est encore construite directement par les danseuses : on expérimente, on échange des mouvements, on observe d'autres performeuses, on transforme des figures existantes et, parfois, on leur donne simplement un nom pour pouvoir les enseigner.
En 2005, Jamilla Deville participe à la toute première édition de Miss Pole Dance Australia.
Et elle la remporte.
lle devient ainsi la première Miss Pole Dance Australia de l'histoire.
Ce titre est particulièrement important : la compétition va devenir une institution de la pole australienne et participer à faire émerger plusieurs générations de légendes de la discipline.
Jamilla se retrouve alors au cœur de cette révolution.
Une OG de la pole moderne
Dire que Jamilla Deville était une « OG » n'est pas simplement une façon affectueuse de parler d'une poleuse présente depuis longtemps.
Elle appartient réellement à l'une des générations qui a posé les bases de la culture pole internationale actuelle.
Son style réunissait plusieurs univers qui peuvent aujourd'hui nous sembler parfaitement naturels : la sensualité de la showgirl, les racines de l'exotic, la force d'une athlète, l'expérience d'une aérialiste et une véritable recherche esthétique.
Jamilla défendait précisément cette idée : la performance technique n'était pas suffisante à elle seule. La grâce et l'artistique restaient au cœur de la pole.
Cette vision est aujourd'hui presque évidente.
Nous parlons de lignes, de transitions, de musicalité, de technique, de flow, de performance, de tricks et d'expression artistique dans une même discipline.
Au début des années 2000, cette identité était encore en construction.
Jamilla a participé à la construire.
Le Jamilla : son nom dans presque tous les studios du monde
Certaines personnes découvrent Jamilla Deville sans même savoir qu'elles viennent de prononcer son nom.
Parce qu'elles apprennent un « Jamilla ».
Cette figure, également appelée Apprentice dans certaines nomenclatures, est devenue un véritable mouvement fondamental de la pole.
Aujourd'hui encore, elle sert de base à d'innombrables transitions et permet notamment de travailler les principes de push and pull, le placement de la hanche et la gestion des points de contact avec la barre. Des plateformes d'enseignement la présentent toujours comme l'un des grands tricks classiques de la discipline.
Mais lorsqu'on parle de l'origine des tricks en pole, il faut faire attention.
Les premières années de la discipline sont très mal documentées. Les mouvements circulaient entre clubs, performeuses et studios bien avant d'être filmés, publiés ou répertoriés.
Un mouvement portant le nom d'une danseuse ne signifie donc pas forcément qu'elle en est l'unique inventrice.
Et Jamilla elle-même n'essayait pas de réécrire cette histoire.
Jade Split et Deville Split : une histoire beaucoup plus intéressante qu'on ne le croit
C'est probablement l'une des anecdotes les plus fascinantes de l'histoire de la pole.
Jamilla Deville est intimement associée au Jade Split et au Deville Split.
Mais contrairement à une histoire souvent répétée, elle n'aurait pas simplement « inventé le Jade ».
Le No-Hand Jade, que l'on appellera ensuite notamment Deville Split, avait auparavant été exécuté par une autre immense pionnière de la pole : Pantera Blacksmith.
Jamilla découvre cette forme, la travaille et la présente ensuite en Australie. Lors de Miss Pole Dance Australia en 2005, elle réalise notamment cette impressionnante position qui était alors inconnue d'une grande partie de la scène australienne. Elle devient rapidement associée à la figure.
À l'époque, Bobbi's produit également des supports pédagogiques et il faut trouver des noms aux mouvements.
Plusieurs figures sont alors baptisées d'après des danseuses du studio.
Le mouvement associé à Jamilla prend le nom de « Deville ».
Puis apparaît une variante avec la main au niveau de la hanche.
Et son nom ?
Jade.
Pas parce qu'une mystérieuse poleuse appelée Jade l'aurait inventée.
Selon l'histoire rapportée dans la communauté australienne, le nom est construit à partir du début de son prénom et de son nom :
JA-milla DE-ville.
JA + DE.
JADE.

Près de vingt ans plus tard, le Jade Split reste l'une des figures les plus reconnaissables de toute la pole dance.
C'est assez vertigineux : des milliers de personnes à travers le monde disent aujourd'hui « je travaille mon Jade » sans forcément savoir qu'elles prononcent indirectement le nom de Jamilla Deville.
The Art of Pole : apprendre la pole avant Instagram et YouTube

Pour comprendre l'influence de Jamilla Deville, il faut se souvenir d'un monde dans lequel apprendre un nouveau trick n'était pas aussi simple qu'ouvrir son téléphone.
À partir de 2007, elle crée The Art of Pole, une série de DVD pédagogiques qui devient l'une des références internationales de l'enseignement de la discipline.
La collection sera même surnommée « the pole dancer's bible ».
Pour toute une génération, ces DVD ont joué le rôle qu'occupent aujourd'hui les plateformes de tutoriels et les bibliothèques de tricks en ligne.
On pouvait enfin regarder les placements.
Revenir en arrière.
Observer une entrée.
Comprendre une sortie.
Étudier progressivement des mouvements.
Mais surtout, Jamilla ne présentait pas uniquement une succession de figures spectaculaires.
Son enseignement accordait une importance particulière à la sécurité, au placement du corps, à l'alignement, à l'équilibre et à la préparation physique.
Ce travail a participé à quelque chose de fondamental : transformer un savoir principalement transmis de danseuse à danseuse en une véritable méthode pédagogique.
Une professeure qui a formé une génération entière
L'impact de Jamilla sur l'enseignement est immense.
Elle ne s'est pas contentée de performer.
Elle a enseigné dans de nombreux pays, développé ses propres workshops et accompagné des pratiquant·e·s de tous niveaux.
En 2010 puis en 2011, elle est élue International Instructor of the Year par l'IPDFA. En 2011, Pole Dance International Magazine la désigne également Instructor of the Year.
Ces récompenses disent quelque chose de la place qu'elle occupait à cette période.
Dans la jeune communauté internationale de pole, Jamilla n'était pas seulement une championne que l'on regardait sur scène.
Elle était l'une des personnes auprès desquelles on apprenait.
Structurer une discipline qui n'avait presque aucune structure
Jamilla avait également compris très tôt que la croissance spectaculaire de la pole poserait une autre question : comment créer des standards communs ?
En 2006, elle fonde l'International Pole Federation, avec l'ambition de favoriser la communication entre pole dancers et de réfléchir aux standards de l'industrie.
La même année, elle ouvre également son propre studio à Sydney.
Elle participera ensuite au développement de critères de jugement pour des championnats australiens et deviendra juge lors de nombreuses compétitions internationales.
Là encore, il faut se replacer dans le contexte.
Aujourd'hui, nous disposons de formations d'instructeur·rice·s, de systèmes de niveaux, de prérequis, de règles de sécurité, de compétitions structurées et de bibliothèques entières de mouvements.
Au milieu des années 2000, une grande partie de tout cela restait à construire.
Jamilla faisait partie des personnes qui construisaient pendant que la discipline grandissait.
De l'Australie au reste du monde
Le développement de la pole australienne au début des années 2000 va profondément influencer la scène internationale.
Bobbi's ouvre en 2004. Miss Pole Dance Australia apparaît en 2005. Les DVD circulent. X-Pole se développe. Des artistes australiennes commencent à voyager et à enseigner à l'étranger.
Jamilla devient notamment l'un des visages emblématiques de X-Pole Australia et commence à enseigner internationalement à partir de la seconde moitié des années 2000.
Cette période participe à l'apparition d'une véritable culture mondiale de la pole.
Des styles se mélangent.
Les figures circulent.
Les compétitions se développent.
Les studios se multiplient.
Des communautés se créent sur Internet.
Et progressivement, une pratique autrefois confinée essentiellement aux clubs devient également un sport, un loisir, un art aérien, une discipline de scène et une pratique chorégraphique.
Sans pour autant devoir renier ses racines.
Une histoire liée, de manière bouleversante, au cancer du sein
Il existe également un élément particulièrement poignant dans l'histoire de Jamilla.
En 2006, X-Pole Australia commercialise une édition limitée « Jamilla Deville Signature Edition ». Cent exemplaires sont produits et une partie de chaque vente est reversée à la National Breast Cancer Foundation.
L'opération permet de récolter plus de 10 000 dollars australiens pour la lutte contre le cancer du sein.
Vingt ans plus tard, Jamilla sera elle-même touchée par cette maladie.
En 2026, alors qu'elle lutte contre une forme agressive de cancer du sein, la communauté pole se mobilise à son tour autour d'elle et plusieurs événements participent à récolter des fonds pour l'aider dans sa prise en charge.
Jamilla Deville est décédée le 8 aout 2026 à l'âge de 56 ans.
Ce que Jamilla Deville laisse à la pole
Il serait facile de mesurer son héritage avec une liste :
- Première Miss Pole Dance Australia.
- Créatrice de The Art of Pole.
- Fondatrice de l'International Pole Federation.
- Professeure de l'année.
- Juge internationale.
- Performeuse.
- Showgirl.
- Athlète.
- Pionnière.
Mais son influence est peut-être encore plus visible dans toutes les petites choses qui ne portent pas officiellement sa signature.
Dans la manière dont nous accordons aujourd'hui de l'importance au placement et à la sécurité.
Dans cette idée qu'un trick spectaculaire doit aussi être maîtrisé et compris.
Dans la rencontre entre force et grâce.
Dans les personnes qui ont appris grâce à ses DVD et qui enseignent aujourd'hui à leur tour.
Dans les compétitions qu'elle a contribué à structurer.
Et bien sûr dans ces noms qui continuent à résonner chaque semaine dans les studios du monde entier.
« Passe en Jamilla. »
« On travaille le Jade aujourd'hui. »
« Essaie la version Deville. »
Parfois, l'histoire d'un sport se cache directement dans son vocabulaire.
Se souvenir des pionnières
La pole dance évolue extrêmement vite.
Chaque année apporte de nouvelles figures, de nouveaux styles, de nouvelles compétitions et une nouvelle génération de danseur·euse·s extraordinaires.
Mais cette évolution peut aussi nous faire oublier à quel point notre discipline est jeune. Il y a seulement une vingtaine d'années, les ressources étaient rares. Les premières écoles ouvraient. Les noms des tricks n'étaient pas encore fixés. Les réseaux internationaux commençaient à peine à apparaître.
Et une poignée de femmes construisaient presque simultanément une grande partie de ce que nous considérons aujourd'hui comme normal.
Jamilla Deville était l'une d'elles.
Raconter son histoire, c'est donc aussi raconter celle de la pole dance moderne. Une histoire née en grande partie grâce aux danseuses exotiques et aux stripteaseuses. Une histoire ensuite portée dans les studios sans perdre sa sensualité, sa créativité et son esprit showgirl. Une histoire devenue internationale grâce à des personnes qui ont voyagé, enseigné, filmé, partagé et transmis leurs connaissances.
Jamilla Deville a fait tout cela.
Elle laisse derrière elle bien plus qu'un palmarès.
Elle laisse une empreinte dans la manière dont nous pratiquons, enseignons et parlons de la pole.
Et quelque part, chaque fois qu'une nouvelle génération apprend son premier Jamilla ou découvre un Jade Split, une petite partie de cette histoire continue de vivre.
Merci, Jamilla. Pour les tricks, bien sûr. Mais surtout pour tout ce qui a permis à la pole de devenir ce qu'elle est aujourd'hui.
Sources :
X-Pole TV — « Jamilla Deville » : biographie de Jamilla, débuts en pole en 2000, formation en danse et disciplines aériennes, victoire à Miss Pole Dance Australia 2005, récompenses d’instructrice, création de The Art of Pole, fondation de l’International Pole Federation et carrière internationale.
Miss Pole Dance Australia — « Previous MPDA Winners » : confirme que Jamilla Deville remporte la première édition de Miss Pole Dance Australia en 2005.
X-Pole TV — « The Art of Pole Collection » : informations sur la série pédagogique The Art of Pole, ses différents niveaux, le travail sur la sécurité, le spotting, les inversions, le Jamilla et le Deville Split.
The Pole Physio — Simone Muscat, « Anatomy of a Jade Split in Pole Dance », 2024 : histoire du Jade Split et du Deville Split, rôle de Pantera Blacksmith, popularisation de la figure par Jamilla Deville en Australie et origine rapportée du nom « Jade » à partir de JA-milla DE-ville.
Bobbi’s Pole Studio Sydney — « About Bobbis » : histoire de Bobbi’s, présenté comme le premier studio de pole dance australien, ouvert en 2004 par Bobbi et Vanessa, avec des enseignantes issues à l’origine de l’exotic dance.
Bobbi’s Pole Studio — histoire du studio : confirme l’ouverture en 2004, les racines showgirl/exotic de Bobbi et le rôle du studio dans le développement de Miss Pole Dance Australia.
Officially Fawnia — « About Me » : biographie de Fawnia Mondey, qui enseigne la pole depuis 1994 et produit en 1998 « Pole Work, Volume 1 », présenté comme le premier support vidéo pédagogique consacré à l’apprentissage de la pole dance.
Officially Fawnia — Pole Dance Instructor Certification : précise également que Fawnia était exotic dancer et qu’elle enseignait initialement la pole dans les clubs, élément utile pour expliquer les racines de la transmission moderne de la discipline.
TASTE The Show / Fawnia Mondey — événement du 22 juillet 2026 : annonce que Jamilla Deville luttait contre une forme agressive de cancer du sein et qu’une partie des recettes et des dons était destinée à financer ses soins 24 h/24.
Pole Dance Nancy — « Jamilla Deville : une légende de la Pole Dance nous a quittés », 14 août 2026 : rapporte son décès le 8 août 2026 des suites d’un cancer du sein et revient sur son rôle de pionnière.